lundi 26 mai 2014

Bel article sur Mirror Teeth


Les trois coups, critique du  19 février 2014

Un « Plus belle la vie » d’épouvante
Par Céline Doukhan
Les Trois Coups.com | France Culture.fr
Le jeune auteur britannique Nick Gill tire à boulets rouges sur toutes les hypocrisies de la société occidentale. Avec, en canonniers surdoués, Guillaume Doucet et les comédiens du Groupe Vertigo.



 Mirror Teeth Les Trois Coups © Caroline Ablain
Saluons d’emblée le courage de la compagnie rennaise Groupe Vertigo : il en fallait pour monter cette pièce ultracorrosive, qui plus est écrite par un jeune auteur britannique à notre connaissance très peu joué en France. Histoire de vous faire une idée du bonhomme, on vous laissera découvrir son site internet au nom des plus poétiques…
La pièce n’est autre qu’une démolition en règle des hypocrisies et des tabous de la société occidentale moderne : violence, racisme, inceste, masturbation… Rien n’est épargné au spectateur. Mais la dénonciation prend la forme d’une comédie, et quelle comédie ! La pièce fait souffler un vent de fraîcheur (on devrait plutôt dire une tempête glaciale) vraiment rare sur les planches. Les répliques imparables s’enchaînent, les situations absurdes répondant aux paradoxes souvent noirs.
Appuyer là où ça fait mal
Les protagonistes de cette comédie grinçante sont les membres de la famille Jones, dont tous les noms commencent comiquement par la lettre J : les parents, James et Jane, et les deux enfants, John et Jenny. Tous sont à leur place au sein de la société et de leur famille comme autant de paires de chaussettes dans les compartiments d’un dressing Ikea : le père est un marchand d’armes en col blanc qui subvient aux besoins de la famille, la mère est au foyer (mais, comme dit son mari d’un ton pimpant, « la vie ne peut pas être qu’une longue suite d’aventures, pas vrai ? »), le fils va à l’université et la fille est « une lycéenne de 18 ans sexuellement active ». C’est alors que, comme un chien dans un jeu de quilles, déboule le personnage de Kwesi Abalo, le nouveau petit ami de Jenny, dont les origines africaines ne cadrent pas vraiment avec les représentations stéréotypées (c’est une litote) des parents.
La force de l’écriture de Nick Gill, c’est de rendre l’implicite systématiquement explicite, d’appuyer lourdement là où ça fait mal. Dites sans fard et dans leur intégralité, des assertions comme « C’est parfaitement naturel, avec ses dispositions ethniques, de trouver quelqu’un comme moi séduisant » apparaissent dans toute leur horreur et leur absurdité. Mirror Teeth, c’est un peu comme si un scénariste frustré de Plus belle la vie prenait sa revanche, et montrait que le paisible quartier du Mistral est en fait un véritable lieu d’épouvante.
Un chaos parfaitement organisé
En effet, on a plus d’une fois l’impression d’être embarqué dans un feuilleton télé. Cette sensation est sans doute liée aux partis pris de Guillaume Doucet à la mise en scène. D’abord, le décor : là aussi très ikéesque, il figure un salon-salle à manger typique. Mais les murs s’arrêtent à la moitié du corps des comédiens, laissant deviner les coulisses. Des accessoires surgissent au moment opportun, comme ce portemanteau tendu par-dessus le muret par le régisseur. Ensuite, au début de chaque acte, les personnages apparaissent successivement avec leur nom qui s’affiche sur un écran, et les poses figées qu’ils prennent font penser aux vieux génériques des sitcoms américaines.
Et ce ton forcé, cette façon de communiquer avec le public par des sourires ou des adresses directes : mais où est-on ? Dans une émission de téléachat ? Ou plutôt, non : cela évoque le placement de produit, cette publicité déguisée par laquelle des produits ou des marques sont disséminés dans le décor du feuilleton. Une bouteille de jus de fruits, un paquet de céréales là… Ici, les personnages ont régulièrement l’air de faire de la réclame… mais pour quoi ? Pour leurs propres enfants : question hilarante du père (Philippe Bodet, excellent) à sa femme, à qui il demande en claironnant vers le public au tout début de la pièce : « Et comment vont nos deux enfants, John et Jenny ? » Ou bien, plus largement, pour la société de consommation en général, comme si, à l’instar d’une maison témoin, le décor abritait une famille témoin.
Le texte vibre de tout son noir éclat
La diction des comédiens est, elle aussi, légèrement déformée : ils prononcent avec application toutes les syllabes, sourient et rient avec éclat – quoi que le jeune Kwesi, au début, paraisse pourtant pouvoir jouer le rôle de l’étranger plein de bon sens, comme dans les Lettres persanes de Montesquieu. Un surjeu permanent qui fait vibrer le texte de tout son noir éclat.
Or, comme souvent dans les bons gags, la force de ce comique en apparence outrancier lui vient, non pas de son décalage complet avec la réalité, mais de sa légère familiarité avec lui, de la part de vérité qu’il recèle. La caricature n’est jamais loin du réel, la réplique « hénaurme » est, d’une certaine façon, pertinente. Et le comique est d’autant plus mordant ici qu’il est très rythmé, le chaos étant là aussi parfaitement organisé, que ce soit dans l’écriture ou dans la mise en scène. Il faut féliciter toute la distribution pour son engagement et le talent sans faille avec lequel elle sert ce texte. Mention spéciale, tout de même, au jeune François‑Xavier Phan, dont les apparitions en viennent vite à être impatiemment attendues. Avec une diction et une gestuelle parfaites, il fait mouche dans tous les registres, y compris lors d’une inattendue et brillante tirade finale.