jeudi 9 janvier 2014

Article d'Alter1fo sur Mirror Teeth

« Mirror Teeth » par le groupe Vertigo à La Paillette, une sitcom vertigineuse.

Par Benoit • 14 fév, 2013 • Catégorie: Théâtre
 
Pour ceux qui n’ont jamais poussé la porte du théâtre de la Paillette, dans le hall d’entrée une grande baie vitrée laisse transparaitre la ville. En attendant l’ouverture de la salle, en bon voyeur, mon regard butine de fenêtre en fenêtre sur les façades des immeubles alentours : déco impeccable des salons, éclairage délicat du modèle « lampadaire » (pour lequel Madame a craqué samedi dernier), va et vient inhérent à la préparation du diner, conversations que l’on devine donc que l’on invente ; installations contemporaines de tableaux animés aux frontispices de béton.


_CABLA~1Pour ceux qui l’ont poussée, derrière la porte du théâtre ce soir là, c’est un peu la cohue, la dernière à Rennes de « Mirror Teeth » est complète depuis plusieurs jours. Il y a ceux qui ont leur place et ceux qui les envient… espérant les défections. Dans la salle, les places libres perdent rapidement leur qualificatif ; un spectateur trop grand change de place pour laisser la vue à un spectateur trop petit, bref on s’organise.
Sur le plateau on retrouve le séjour-cuisine des pages glacées des catalogues du fabricant nordique, le même qu’on observait tout à l’heure à travers les vitres. Aux différences près : une épure inquiétante et une cloison qui ne dépasse pas un mètre de haut. Pour le coup, la vie hors-champ qu’on imaginait dans les appartements n’est plus, le quatrième mur d’Antoine a avalé les trois autres et tout semble donné à voir. En fait c’est l’obscurité qui règne autour du décor blanc immaculé et le contraste est extrêmement troublant. C’est comme une portion de l’espace à la fois révélée et cachée, un terrain d’interprétations qui se heurte à l’espace de jeu éclairé. On devine les comédiens dans l’ombre. Ils assistent à notre organisation.
« Mirror Teeth » est une sitcom et en reprend les codes : générique en musique et mouvement stoppé par des pauses aux expressions appuyées. C’est la famille Jones qui en est le sujet ; les vedettes !? Il y a le carré parfait du genre (et des genres !) : James, le père, Jane, la mère, le fils ainé et la cadette. Mais derrière cette éclatante harmonie, cette dynamique optimiste, la pièce glisse habillement dans l’obscurité des névroses humaines. L’arrière plan des psychés s’expose. Au début, il y a bien ce racisme décomplexé de la mère qui aurait dû nous alerter, le rapport pour le moins ambigu de la cadette avec son frère. Ce ne seront qu’entrées en matière. Quand la cadette présente son ami d’origine étrangère, les limites sont repoussées.
Et c’est bien de limites dont il s’agit ; les limites éclatées de l’espace qui nous laissent percevoir le hors champs du spectacle, comme une métaphore de l’âme; les limites balayées du langage qui sous couvert de la bienséance permettent de dire au-delà de toute morale ; les limites repoussées des corps, livrés, mutilés, hypersexués. « Mirror Teeth » dresse le portrait trop souriant d’une société mal fichue, qui à force de repousser les limites n’en a plus, une société où s’entremêlent libéralisme, racisme, pornographie exacerbée… et à la fin on chante l’hymne avec ferveur. C’est tout à fait jubilatoire… et terrifiant.


_CABLA~3C’est agréable de suivre un metteur en scène, c’est comme revenir sur un lieu une autre saison ; il y a les repères et les surprises. Guillaume Doucet continue son exploration de la société contemporaine et chaque fois surprend : cette fois ça semble léger, c’est acide à souhait. Sa mise en scène est nette, précise et sert admirablement le texte. Il y a aussi de l’épaisseur : on rit, mais avec une boule au ventre, parce que tout ça n’est pas si éloigné, parce que tout ça n’est pas qu’une caricature. C’est aussi agréable de retrouver ce groupe de comédiens, est-il nécessaire de rappeler leurs qualités, on ajoutera juste un plaisir sur le plateau palpable des gradins. Autour de Guillaume Doucet un joli esprit de troupe se dessine et ravit.